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La lettre d’amour


 

Paris, le …  juillet 2008

 Cher M.

 J’ai choisi une table au soleil pour t’attendre et les rayons m’enveloppent d’une chaleur délicieuse mais comme la journée démarre fraîchement, mes doigts sont glacés : j’ai besoin de m’arrêter d’écrire constamment pour les réchauffer contre le bol de chocolat.

Héloïse posa son stylo pour tremper ses lèvres dans la boisson fumante. Elle regarda sa montre. Il était 10h. Le train n’arrivait pas avant 10h20. Elle reprit sa lettre avec une émotion grandissante. Elle craignait soudain absurdement que ces vingt minutes ne paraissent bien courtes tant l’anticipation de cette arrivée remplissait chaque seconde d’une ivresse étourdissante. Elle sentait son cœur battre dans sa gorge.

Tu m’a quittée trop vite la dernière fois et je me suis surprise à penser à toi bien plus que je ne l’aurais voulu. Depuis nos retrouvailles, tu sais combien j’ai essayé de garder mes distances. J’ai cru que cela dépendait de moi…

 Elle mâchouillait une mèche de ses cheveux et le stylo avait quitté la page, comme effrayé par ce qu’il venait d’y poser. Elle ferma les yeux pour revoir le visage de M., son demi-sourire lorsqu’il la quittait, au petit jour, sur le seuil de l’appartement. Elle cherchait une affirmation, une garantie dans ce sourire. Le stylo reprit sa course sans attendre. Poussé par les battements de son cœur.

Seras-tu fâché de me voir là, à t’attendre sur un quai de gare ? Il y a des hommes qui n’aiment pas les surprises… J’ai longuement hésité avant de venir et j’ai encore une vague peur, un sentiment de culpabilité que je n’arrive pas à semer et qui me suit avec une insistance de chien de garde… Devais-je attendre sagement que tu m’appelles ? Seras-tu surpris ravi, ou surpris tout court de me trouver ici ?..

Mais j’ai du mal à t’imaginer en colère. J’ai ton sourire  devant les yeux et ce regard mi-figue mi-raisin,  lorsque tu es parti pour le midi il y a déjà 15 jours. Quinze longs jours durant lesquels, bien entendu, il n’est pas question d’entendre ta voix. Rien à se mettre sous la dent, à part deux ou trois petits textos coquins qui m’arrivent au beau milieu du labo pour me faire monter le rouge aux joues et que je sors déguster en cachette comme un alcool illicite.

 Je me remémore le début de notre histoire –  Nos retrouvailles, il y a un an presque jour pour jour chez  Lise et Sandro.

Mais était-ce seulement le début ?…

 J’étais allée à ce déjeuner en traînant la patte, convaincue de n’y retrouver que des amis en couple ou mariés, les flopées d’enfants habituelles et les questions qui sont devenues de plus en plus fréquentes : « Et toi, éternelle célibataire ! Tu n’en as pas marre, un peu, d’être seule? » Non, j’aime ma solitude, la créativité qu’elle me permet de cultiver ; non, les enfants ne sont pas un besoin. Bien sûr que j’aime les enfants, j’ai des neveux merveilleux. J’adore mon métier dans la recherche, vous savez et non  je ne vous envie pas les sacrifices de vos ambitions négligées…

 Bref, j’étais venue et je me tenais assise seule sur un coin de pelouse lorsque tu es arrivé :

« Quoi ? Tu es là, toi ? Héloïse ?! Je n’y crois pas ! Quelle surprise ! »

Alors tu m’as regardé d’un regard que je ne t’avais pas connu, que tu avais sans doute pratiqué sur d’autres femmes mais qui dans tes yeux paraissait incongru. Tu m’as gratifiée d’un long regard approbateur sous lequel j’ai fait ce que font probablement toutes les autres : j’ai senti mes paupières papillonner légèrement. Première erreur.

Tu t’es assis ou plutôt tu t’es allongé à mes côtés sur la pelouse et nous avons échangé quelques mots un tantinet guindés. Puis ton téléphone portable à sonné et avec un petit signe d’excuse, tu l’as pris en te levant d’un mouvement souple:

« Oui, Hélène, je viens d’arriver… Tu te sens mieux ? Non, ne t’en fais pas, Lise comprend très bien. Elle t’embrasse et elle te dit de rester couchée. Conseil de médecin !

Pardon ?… Ah, il fait un temps splendide, on a de la chance, la pluie s’est arrêtée après Chantilly. Et tu ne devineras pas qui je viens de rencontrer ici : Héloïse ! Mais si, on était au collège ensemble ! Tu la reconnaîtrais tout de suite… Bon. Oui, repose- toi ma chérie. OK. Je te laisse. A tout à l’heure. ».

 Tu es revenue vers moi, un sourire épanoui sur le visage et tu m’as dit :

« Toujours aussi belle ! »

Trois petits mots idiots, trois petits mots éculés mais trois petits mots magiques.

J’ai aussitôt pensé à notre toute  première rencontre, il y a de cela des années, au collège Montaigne de Bordeaux. Tu avais des lunettes et en cours de Français, tu me regardais avec des yeux de merlan frits. Aujourd’hui tu n’as plus de lunettes et tes cheveux un peu longs sur les oreilles  ont pris la teinte de l’argent. J’ai pensé exactement ça : Il a pris l’assurance de l’argent. Mais même cette pensée n’a pas suffi à m’éloigner… Deuxième erreur.

 Tu t’es rassis près de moi et on a parlé de ces années-là. Ces années – tu m’as avoué avec un petit rire- durant lesquelles « on était tous amoureux de toi, tu sais » ! Eh bien non, je ne savais pas ! Ah !… Si j’avais su ! Je vous aurais encore plus emmerdé ! On en a ri ensemble, j’ai demandé des noms et tu m’as traité de coquette :  « Tu es vraiment bien toujours la même ! Tu nous rendais fous avec tes caprices… »

L’après-midi est passé si vite que j’ai été surprise soudain de voir le soleil se coucher derrière les grands cèdres. Tu m’as offert ta veste pour couvrir mes épaules nues. Ta belle veste en poils de chameau, lustrée par les années. Elle sentait le vétiver et cette odeur douce-amère de ta peau que je n’avais pas encore redécouverte.

Mais lorsque tes doigts, par inadvertance, ont frôlé ma nuque, ils ont envoyé une légère charge électrique jusqu’au bas de mon dos. Je peux bien te dire que ça me faisait tout drôle de te revoir…

 Héloïse prit une gorgée de chocolat tiède et amer, et fit une grimace de plaisir. Elle se sentit parcourue par la même émotion physique que celle qu’elle évoquait, à la fois douloureuse et intensément désirée. Elle défit son chignon, attrapa ses longs cheveux à deux mains et les tordit entre ses doigts tout en remettant la grosse pince en place. Elle maintenait toujours ses cheveux attachés au labo, pour des raisons de sécurité et d’hygiène évidentes. C’est peut-être pour ça qu’elle avait l’impression d’être déjà nue lorsqu’il la regardait les dénouer pour lui et dans l’intimité. Elle voyait dans ses yeux à chaque fois combien il aimait ce geste.

C’était vrai que cela faisait drôle de se revoir après tant d’années mais le plus inattendu était que son émotion était revenue, intacte, lui rebondir entre les épaules, comme une balle de ping-pong ; comme si rien n’avait eu lieu dans l’intervalle.

 AH ! Il est 10 :18 à l’horloge et ton train doit entrer en gare. J’entends qu’on l’annonce… Je suis partagée, vois-tu, entre l’envie de courir vers le quai numéro 4 pour me jeter dans tes bras et celle de prendre mes jambes à mon cou… Mon cœur bat la chamade comme une gamine. On devrait pouvoir maîtriser ça à mon âge, mais dès qu’il s’agit de toi,  je réagis comme si j’avais encore 16 ans. Et ça n’est pas le pire : comment t’aborder ? Dégagée : J’étais dans le quartier par hasard et j’avais besoin d’un journal ; candide : C’est donc bien aujourd’hui que tu arrives ?! ou hypocrite : Je viens de déposer mon neveu dans le TGV pour Bordeaux, quelle coïncidence !

 Que vas-tu penser de moi ?! Que je suis folle ? impulsive ? amoureuse ? Les trois, mon capitaine. Alors je m’en vais me jeter, et v’lan, en plein dans la gueule du loup…

 

Héloïse saisit son sac et couru vers l’escalator, ses talons claquant derrière elle. Elle arriva un peu essoufflée sur le quai numéro 4 tandis que le train 4560 en provenance de Montpellier entrait en gare. Un jeune homme sauta d’un wagon juste devant elle et enlaça une toute jeune fille dont la queue-de-cheval oscilla au rythme des baisers reçus et donnés. Héloïse recula et se mit un peu à l’écart pour voir sortir les passagers. Beaucoup retrouvaient un parent ou un ami après un congé estival et certains enfants ramenaient d’énormes bouées ou des sauts de plage, amarrés sur les bagages. Elle regardait avidement chaque visage avec l’espérance redoutable de rencontrer son regard dés qu’un nouveau passager descendait. Le quai se vidait peu à peu et elle se mit à courir le long des wagons, inspectant chaque fenêtre. Toute tête entrevue lui faisait battre le cœur. Mais de siège vide en siège vide, elle arriva en bout de train. Lorsqu’elle eut la conviction que tous les wagons étaient évacués, elle ralentit le pas et rebroussa chemin. Par esprit de système plutôt que par conviction, elle continua de faire à l’envers l’inspection des mêmes fenêtres. Elle hésita, un peu perdue, devant la locomotive. Puis elle tourna les talons, sans direction bien définie. Elle marchait pesamment maintenant, les traits relâchés, la tête basse et il aurait été difficile de reconnaître, à sa démarche, l’amante impatiente qui était descendue sur le quai un quart d’heure plus tôt.

Pourquoi n’étais-tu pas dans le 10h20 ? Seras-tu dans le 11h40 ?!

Qu’est-ce que je fous ici ?! Cette attente me fait trop mal… J’ai peur, je souffre, j’ai des envie de pleurer ou de crier… Je ne suis plus moi-même et j’en souffre tellement !

As-tu changé d’avis ? As-tu été retenu ? Non, non, non. Je ne te fais aucun reproche… Je n’aurais pas cette impertinence. Je sais que je n’ai aucun droit sur toi, sur ton emploi du temps. Je n’ai pas même droit à ta compassion ; à ton remords encore moins…. D’autant tu ne m’avais pas dit de venir. C’est par hasard que j’ai appris l’heure de ton retour… Tu as pu aussi bien prendre un autre train. C’est ta décision, purement et simplement ! Et moi là-dedans ?..

Alors je suis allée m’asseoir sur un de ses bancs qu’on trouve dans toutes les gares et où se sont assis tant de gens un peu largués, un peu perdus, un peu déçus. Je suis en bonne compagnie, tu vois…

 On peut être ridicule quand on aime, mais on ne l’est pas quand on souffre. C’est du Musset. Sais-tu que tu étais mon premier baiser ? Contre le coin dur du baby-foot et pendant que le juke-box se lamentait sur « Ses yeux couleur menthe à l’eau »… Entre une heure de perm et un cours d’histoire… Souvenir épinglé comme un beau papillon au fond de ma mémoire et qui ressurgissait là, lors d’un déjeuner à la campagne. Traître et ensorcelant,imprécis sans doute et combien dangereux !

 

La pensée d’Héloïse était maintenant repartie vers ce déjeuner champêtre qui les avait réunis, il y a un an déjà dans la maison de famille de Lise et Sandro. Une maison où la ramenaient bien des souvenirs de week-ends étudiants et de fins d’examen célébrées en musique. Après le déjeuner, Lise était monté se reposer avec un ou deux de ses petits et quelques groupes s’étaient éparpillés sous les arbres pour bavarder dans l’ombre ou piquer une sieste dans le silence ponctué de grésillements de frelons. L’après-midi pour eux avait pris la lenteur de la mémoire parcourue et en se questionnant l’un l’autre, ils avaient eu le plaisir de sentir une grande proximité s’établir entre eux. Héloïse se sentait glisser comme Alice dans le terrier du lapin et tous leurs efforts pour secouer la torpeur rêveuse qui les avait saisis semblaient vains.

Ils se promenaient ensemble sous les arbres centenaires du parc ; au-dessus d’eux, les pipistrelles faisaient déjà vibrer la pénombre de leurs ailes frénétiques. L’ombre du soir, en enveloppant toute chose et en les isolant mieux, rendait la résistance encore plus ardue. Il avait pourtant semblé surpris lorsqu’elle lui avait demandé un baiser.

A SUIVRE 🙂

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