« Comment pourrais-je te refuser ça ?! En l’honneur du passé ! » As-tu dit avec un demi-sourire lorsque j’ai fais ma demande et tu t’es penché vers moi pour déposer un baiser sur mes lèvres. Cette fois, c’est moi qui suis restée un peu surprise. Etait-ce ce baiser chaste que je désirais ? Que tu désirais ?! Pourtant, je sentais confusément que j’avais bien plus à perdre que toi. Mais je me sentais aussi glisser vers toi, vers ta bouche féminine, vers ton odeur un peu boisée, vers ton ombre de plus en plus indistincte. Tu m’as regardée, indécis, avec émotion :Un appel intense dans ton regard. Aucun de nous n’a trouvé le mot qu’il fallait dire. Le mot qui nous aurait retenu au bord du gouffre. Peut-être n’existait-il aucun mot.
 
Le silence était devenu si épais, si intime, que je me suis élancé contre ta poitrine et mes lèvres se sont suspendues aux tiennes. Eperdument, fougueusement. Puisque je me sentais déjà nue, déjà plus que dévêtue, quel mal y avait-il à poursuivre ?… Soudain j’étais jeune, libre et fantasque. J’étais telle que tu m’avais rencontrée, il y a des années de cela et rien d’autre ne comptait.  Je me souvenais de notre tout premier baiser dans le café enfumé en face du collège. Tu m’avais dit alors :
« J’ai rêvé depuis tellement longtemps à ce moment… »
Je ne sais pas si tu te souviens …  Mais j’ai encore le goût de tes Marlboros d’adolescent dans la bouche. Un goût de fer blanc et de chlorophylle.
 
Après le train de 14h20, Héloïse n’était pas retournée vers son banc, mais s’était assise devant une petite table en fer peinte, en face du bureau de tabac. Une pancarte noire à liseré rouge y offrait Cappuccinos et en-cas. Elle acheta au comptoir un moka parfumé dans une tasse de polystyrène et rajouta un croissant. Puis elle revint avec son plateau. Elle allongea ses jambes et reprit sa lettre. Elle se sentait lasse et presque souffrante.
Un petit chien au pelage bouclé comme un mouton, vint se lover contre ses mollets nus. Sa laine lui chatouillait les chevilles et Héloïse se baissa pour lui offrir une caresse distraite. Le chien attrapa ses doigts d’un coup de langue chaude.
 
Tu trouves que je suis forte. Enfin, tu le dis. J’ai la meilleure part, tu dis aussi. Lorsqu’on s’est retrouvé au lit, pour la première fois, le lendemain de notre baiser, tu m’as avoué que tu n’avais pas touché une femme- ta femme- depuis six mois. Moi, mon célibat était de 2 ans, mais je me suis tu et j’ai dégrafé ta ceinture avec un peu de honte : honte de mon impatience,et de la tienne. Géne causée par ton aveu et par ce qu’il taisait, surtout.
Tu aurais éclairé bien des choses si tu m’avais dit à cet instant que ta femme était enceinte de 7 mois et que c’était sa grossesse qui l’avait tenue éloignée de notre déjeuner estival entre amis.
Héloïse passa une main lasse dans ses longs cheveux. Elle était assez honnête pour savoir que cette information n’aurait rien changé – aurait juste troublé un peu l’eau, momentanément, mais ils auraient de toute façon plongé… Alors à quoi bon lui en vouloir d’avoir escamoté une petite partie de la vérité ? Avait-elle donné, elle, la moindre information sur sa vie, sur son passé proche ?!
 
J’aime que tu respectes mon jardin secret, mes silences, mon indépendance ! Les soirs où je n’ai envie de voir personne, tu l’admets. J’aime que tu me demandes toujours avant de me proposer un rendez-vous et même après un an de liaison :  « Est-ce que ça ne te dérangerait pas qu’on se voit … tel jour à telle heure… » Car tu as la délicatesse, la modestie, de penser que j’aurais peut-être quelque chose de plus important à faire, quelqu’un de plus cher à voir… Moi qui ne vis depuis un an que grâce à l’oxygène de ces rencontres furtives et souvent horriblement frustrantes…
Lorsque tu es venu me retrouver pour la première fois dans mon appartement de la Bastille, tu m’as asticoté sur ma vie indépendante et « mes goûts de mec » : le loft avec vue sur les toits et la seine, le lit devant la baie, la baignoire au milieu de la chambre. Parfois, je sens que tu me traites plus en copain qu’en maîtresse et cela m’amuse. J’en rajoute pour te plaire mieux : Tu adores que je t’emmène en moto ! Tu t’émerveilles de ce que j’apprécie encore de rouler une cigarette ou un joint le vendredi soir alors que je n’ai jamais fumé, ado. Tu t’attendris sur le fait que j’ai encore toutes nos photos de classe ; et même plusieurs de mes médailles d’athlétisme…

–       Si tu avais été mariée, je te garantis que tu aurais bazardé tout ça !

–       Tu crois ?

–       Je le sais !

 

Aujourd’hui, tu ne fumes plus de Marlboros, tu fais du yoga près du bureau et du tennis le dimanche au Bois. Tu prends du zinc pour le tonus et des omégas contre le ramollissement du cerveau. Tu me poses des questions sur tes télomères depuis que je t’ai expliqué mon travail sur cette « queue » du chromosome qui se raccourcit à chaque division de cellules et dont l’érosion contribue au processus du vieillissement. Tu me demandes de trouver vite une façon de permettre à ces extrémités si précieuses de repousser ! « Ne serait-on pas capable bientôt de réécrire le Livre de la Vie ? » répètes-tu avec cette obstination confiante des non scientifiques qui s’évertuent encore à croire mordicus que tout s’expliquera un jour par la science… J’aime ton utopie..!
 
Les yeux d’Héloïse se posèrent sur une pile de magazines, près du comptoir : « Une grossesse à 40 ans » titrait l’un d’eux sur la photographie d’un petit ventre rebondi de nourrisson.
Pour mes 40 ans, en Avril dernier, je me suis offert une Harley et une soirée « salsa» entre filles. On s’était faite belles, juste pour nous, sans hommes  et ça tu ne peux pas comprendre, ça te dépasse… Tu n’es pas un homme marié pour rien… Tu te crois tellement nécessaire que c’en est touchant, parfois…
 
Après la soirée, tu es venu me rejoindre, vers 2 heures du matin et on s’est aimé jusqu’au petit jour. Lorsque tu t’es enfui, j’avais encore mes faux cils, des paillettes sur les joues et mon étroit bustier doré. Tu avais insisté pour dévorer des guimauves sur mon ventre tendu de nullipare. Amoureuse, j’étais heureuse de t’avoir trouvé une assiette à ton goût et moi que les sucreries écoeurent, je me réjouissais par osmose de ta gourmandise de bon aloi! Ton plaisir est contagieux.
Car j’aime te voir manger : Que ce soit pour laper une soupe ou dévorer à belles dents un steak ou un éclair au chocolat.  Je me régale de ton appétit et j’aime l’éclat brutal de tes dents de loup, brillant sous tes babines. Tu as assez d’estomac pour deux…
 
Héloïse termina son moka en trempant le dernier bout de croissant dans le concentré tiède et un peu visqueux qui nageait au fond du gobelet. Une goutte glissa le long de son menton. Elle l’essuya d’un doigt glacé.
C’est cet appétit qui te fait croire sans doute que tu es capable d’aimer plusieurs femmes à la fois. En effet, tu as cette générosité de cœur, cette légèreté de sentiment qui doivent rendre facile le difficile équilibre de les aimer également. Oui, je dois te faire la grâce de le croire . Tu nous aimes également. Pourtant tu n’en trompes qu’une, et en cela tu ne nous traites pas équitablement. L’une sait, l’autre pas. Mais je n’envie pas son bonheur ignorant. Je ne te demande pas de la quitter non plus… J’aurais trop peur de perdre à ce jeu-là et si même tu le faisais, rien ne me dit que ce ne serait pas finalement pour une troisième larronne…
 
Pardonne-moi ! Je suis injuste ! Je m’inquiète et tu me manques… Quel droit ai-je de m’irriter de ton absence alors que je n’ai jamais pu t’offrir que des moments brefs et sans avenir ?!
Même si le titre d’épouse semble aux autres plus précieux, celui de ta concubine ou même de ta putain m’est mille fois plus sacré : car en le portant c’est toi, toi seul, que j’aime et que je recherche, non tes biens, ton argent ou le statut attaché au titre de ton épouse.  Celle qui cherche à épouser un homme pour son profil social ou ses biens, celle-là regrettera un jour de ne pas s’être vendu à un acheteur plus généreux. C’est de mon éponyme : l’Héloïse d’Abélard. Moi non plus, je n’ai jamais été à vendre et c’est pourquoi je déboute inlassablement tes offres de cadeaux. Pire même, je n’ai accepté de me laisser inviter au restaurant que depuis que j’ai compris à quel point mon refus te blessait.
 
Je n’ai jamais désiré être la femme de personne ; je n’appartiens à personne. Et comment exiger que tu quittes ta femme, alors que je n’ai rien à te donner en échange : ni mariage, ni enfant ? A seize ans, j’avais peur de toi, tu sais ! Peur de ce que tu attendais de moi, peur de ce que je ne me sentais pas prête à promettre. C’était trop tôt, trop vite, trop sérieux. Alors j’ai pris mes distances, mais c’est toi qui est parti. C’est drôle que dans ton souvenir, c’est moi qui t’ai quitté…
 
Tu m’as demandé plusieurs fois avec qui je t’avais « trompé » !
« Je ne t’ai pas trompé, ai-je répondu, j’ai donné ma virginité à un autre parce que la perdre avec toi aurait été trop décisif, trop compromettant, si tu me permets cette expression… » Je sais que tu ne comprendras pas… Mais écoute-moi: Si nous avions seulement couché ensemble, nous aurions sans doute fini par nous marier !
Tu t’étonnes : « C’était donc si affreux de m’épouser ! »
 
Tu ne comprends pas, je sais bien… Ce que je veux dire – et cela semble encore plus absurde aujourd’hui après toutes ces années  – c’est que je me voyais trop bien mariée avec toi : Un compte commun, une bonne fournée d’enfants aux joues roses, des parties de campagne chez Lise et Sandro, des ballades à vélo en famille… Vacances à Va… chez tes parents et puis sans doute la carte d’un club de tennis huppé…
 
Je voyais tout ça et j’ai pris peur. Mais bien sûr, comprends-moi : en soi, il n’y a rien à redire à tout cela .Ce n’était simplement pas pour moi ! J’avais des choses importantes à découvrir, de vieux grimoires à déchiffrer, des pays lointains à visiter… Ne le prends pas mal – et après tant de temps, comment pourrais-tu ?- mais je ne voulais lier ma destinée à personne. Surtout pas à quelqu’un dont j’aurais pu devenir vraiment folle… Toi, tu m’aurais fait perdre le cap. Alors j’ai choisi – pour devenir une femme- un amant agréable et sans dangers, un garçon qui me plaisait mais dont je ne risquais pas de tomber amoureuse. Sans risque d’attachement , il n’y a pas de possibilité de déraillement ! Quelqu’un que personne n’a jamais soupçonné.
Comme d’habitude, j’ai pesé le pour et le contre et j’ai tracé ma ligne de conduite en fonction d’objectifs bien précis. Je ne voulais en aucun cas me retrouver mariée simplement parce que j’avais décidé d’abandonner ma virginité. Or avec toi, je n’étais pas sûre de pouvoir conserver mon libre-arbitre. J’étais une étudiante studieuse et cynique, ambitieuse et ignorante, et je n’en revenais pas de ce que tu déclenchais en moi ! J’étais effrayée…
 
Héloïse posa son stylo en travers de la lettre. Sa respiration se fit plus rapide. Elle saisit son portable et rechercha le fil des textos de son amant : lentement, elle les fit défiler sur le petit écran :
T’ai-je assez dit que je t’M ? J’ai envie de toi depuis si longtemps que je ne serai jamais rassasié. Dis-moi que tu m’M… M
 
Ta peau me manque. J’ai faim de toi : de tes lèvres fondantes, de tes petits seins moelleux. Viens vite. M.
 
Je viens ce soir. Sois seule et nue. J’apporte les éclairs au chokola. T’M.
Ses textos, elle les recevait comme un baiser dans la nuque, comme une caresse au creux des reins ; une main qui s’envole et atterri exactement où il faut. A bout portant. Elle les aimait précis, courts, lubriques parfois… Elle les provoquaient, les dévoraient, s’en rassasiait entre leurs rendez-vous.
 
T’ M.C’est ainsi qu’il signait ses textos. Cette lettre puissante, à hauts jambages représentait pour elle comme la calligraphie d’une montagne ou d’une vallée. Un clin d’œil dans l’alphabet. AIME. Une lettrine gracieuse qui se trouve au début de ses mots favoris : Le mot Mot, le mot Maison, le mot Montagne. Merveille. Magnifique. Mâle et Mal aussi, hélas…
Son prénom était son mot préféré de la langue française. Elle se souvenait de l’avoir crié un soir, à seize ans, du haut de sa fenêtre, juste pour l’entendre !
 
 
« Alors, je t’entends dire : Tu m’as trompé en fait parce que tu étais trop amoureuse de moi pour coucher avec moi ! »
C’est un peu ça. A l’époque, il m’a semblé que je prenais la décision la plus saine… Je reconnais que j’ai du mal à trouver tout cela objectivement raisonnable aujourd’hui. Pourtant je suis toujours la même. On change très peu somme toute.
 
Pas plus aujourd’hui qu’hier, je n’ai envie d’appartenir à quiconque.
Je n’ai pas envie que tu sois dans ma vie comme un meuble ou un chien. Je n’ai pas envie d’être dans la tienne comme une promesse ou une contrainte. Je ne veux rien qui nous lie : Je veux que tu puisses me choisir chaque jour, que chaque jour tu renouvelles cet élan qui te fait m’envoyer des textos érotiques ou des gerbes de fleurs.
Car tu es romantique et passionné, impulsif et conventionnel : un alliage toxique qui mène au mariage ou au désespoir.
Mon cher Amour, ce que j’ai commençé à écrire comme une lettre d’amour serait en fait une lettre de rupture ! Comment te le dire ?! Comment trouver le courage d’assumer cette responsabilité ?… Comment trouver le courage qui me manque ?..
 
Je t’aime et je te quitte. Je pars parce que l’un de nous doit prendre cette décision et que ce ne sera pas toi. Je sais depuis le début que tu ne quitteras jamais ta femme et tu n’as pas dit le contraire .Tu dirais même sans doute : « Je ne quitterai pas Hélène et les enfants, même pour toi, même pour le plus fort amour de ma vie car ils sont aussi ce que j’ai connu de plus fort en amour. Si je le faisais, je serais malheureux, je le sais, très malheureux et même toi tu n’arriverais pas à me rendre le bonheur. J’aurais donc rendu très tristes les  personnes qui me sont les plus chères au monde ! Quelle réussite, vraiment ! »
 
Mais que diras-tu, si je romps?  « Tu me quittes une fois de plus…  Et une fois de plus, tu dis me quitter parce que tu m’aimes trop… Peux-tu m’aimer un peu moins et que l’on continue à se voir ?!.. ». Si je romps… Comment aurai-je ce courage ?!
Héloïse eut un sourire très triste, très las. Le dernier train de la journée en provenance de Montpellier venait d’entrer en gare. Elle regarda rêveusement les passagers se déverser sur le quai comme une fourmilière dans laquelle on vient de donner un géant coup de pied. Elle ne descendrait pas sur le quai.
Elle offrit une caresse tendre au petit chien bouclé, attrapa son sac et se leva pour partir. Peut-être qu’elle adopterait un chien…
Une voix la héla doucement et elle rencontra en se retournant le visage très doux et les yeux rieurs qu’elle venait de renoncer à aimer :
« Vous oubliez votre lettre, Madame ! Disait sa voix familière et soudainement très proche : Vous écriviez en m’attendant ? »
FIN
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