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En l’honneur du Printemps des Poètes qui commence, je vous livre un poème de Carol Ann Duffy, que j’ai traduit de l’anglais il y a déjà quelque temps. Carol Ann Duffy est l’un des meilleures poétes britanniques et elle est le « Poet Lauréate » du moment, distinction qui lui a valu quelques tonneaux de Porto et la responsabilité de quelques poèmes officiels – Elle succéde à Andrew Motion et avant lui à Ted Hughes. « Poet laureate » de Sa Majesté est une unique responsabilité dont elle s’acquitte fort bien, avec humilité et dignité, et une verve que les honneurs publiques n’ont visiblement pas étouffée.

J’aime sa poésie intimiste et pleine de tendresse pour tout ce qui vit et souffre sur terre, mais aussi relevée par un humour acide et très « pince-sans-rire », surtout dans son excellent recueil « The World’s Wife » d’où est tiré le poème qui suit.

Elle vient de publier un nouveau recueil « The bees », chez Picador.

D’après Carol Ann DUFFY

SALOME

(Traduit de l’anglais par Diane Frost)

Pas la première fois que ça m’arrive

(et sans doute que ça m’arrivera encore,

Tôt ou tard )

De me réveiller à côté d’une tête sur l’oreiller – La tête de qui ?

Est-ce que c’est important ?

Séduisante, bien sûr, peau matte, les cheveux noirs;

La barbe, quelques tons plus claire et un peu rousse ;

De profondes rides autour des yeux,

Dues au chagrin, j’imagine, au rire, peut-être ;

Et une belle bouche rouge sang qu’on sentait

Faite pour les compliments …

Que j’ai baisée…

Froide comme l’étain.

Etrange. Quel était son nom ? Pierre ?

Simon ? Antoine ? Jean ? Je sens qu’il me faut

Du thé, sans sucre, un toast grillé.

J’ai donc sonné la femme de chambre.

Et en effet, l’entrechoc anodin

des tasses et des assiettes,

son affairement à ranger,

son accent provincial léger,

étaient juste ce que je souhaitais –

Epuisée et nauséeuse comme je l’étais

Après ma nuit à battre le pavé.

Plus jamais !

Il faut que je me ressaisisse :

Reprendre de l’exercice,

Renoncer à l’alcool, aux clopes, au sexe.

Oui. Et sur ce chapitre-là,

Il était temps de se débarrasser de l’autre paumé,

Du nigaud, du falot, du pauvre idiot

Qui s’était rendu comme un agneau à l’abattoir,

Jusque dans le lit de Salomé.

Dans le miroir, j’ai vu l’éclat de mon regard,

J’ai rejeté les draps rouges et poisseux.

Et là, – comme je l’ai dit : la vie, c’est pas une sinécure –

Reposait sa tête sur un plateau.

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